Les Mystères de Paris

| 1.09 - La surprise

 

 

 

 

IX

La surprise


Nous l’avons dit, la Goualeuse s’était assise sur un tronc d’arbre renversé au bord d’un fossé profond.
 
Tout à coup un homme, se dressant du fond de cette excavation, secoua la litière sous laquelle il s’était tapi, et poussa un éclat de rire formidable.
 
La Goualeuse se retourna en jetant un cri d’effroi.
 
C’était le Chourineur.
 
– N’aie pas peur, ma fille, reprit le Chourineur en voyant la frayeur de la jeune fille, qui se réfugia auprès de son compagnon. Voilà une fameuse rencontre, hein ! Maître Rodolphe, vous ne vous attendiez pas à cela ? Ni moi non plus… Puis il ajouta d’un ton sérieux : Tenez, maître… voyez-vous, on dira ce qu’on voudra… mais il y a quelque chose en l’air… là-haut… au-dessus de nos têtes… Le meg des megs est un malin, il me fait l’effet de dire à l’homme : « Va comme je te pousse… » vu qu’il vous a poussé ici, ce qui est diablement étonnant !
 
– Que fais-tu là ? dit Rodolphe très-surpris.
 
– Je veille au grain pour vous, mon maître… Mais, tonnerre ! quelle bonne farce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de campagne… Tenez, il y a quelque chose : décidément, il y a quelque chose.
 
– Mais, encore une fois, que fais-tu là ?
 
– Tout à l’heure vous le saurez, donnez-moi seulement le temps de percher sur votre observatoire à un cheval.
 
Et le Chourineur courut vers le fiacre arrêté à peu de distance, jeta çà et là sur la plaine immense un coup d’œil perçant, et revint prestement rejoindre Rodolphe.
 
– M’expliqueras-tu ce que tout cela signifie ?
 
– Patience ! patience, maître ! Encore un mot. Quelle heure est-il ?
 
– Midi et demi, dit Rodolphe en consultant sa montre.
 
– Bon… nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que dans une demi-heure.
 
– La Chouette ! s’écrièrent à la fois Rodolphe et la jeune fille.
 
– Oui, la Chouette. En deux mots, maître, voilà l’histoire : hier, quand vous avez eu quitté le tapis-franc, il est venu…
 
– Un homme d’une grande taille avec une femme habillée en homme ; ils m’ont demandé, je sais cela. Ensuite ?
 
– Ensuite, ils m’ont payé à boire, et ont voulu me faire jaspiner sur votre compte. Moi, je n’ai rien voulu dire… vu que vous ne m’avez pas communiqué autre chose que la raclée dont vous m’avez fait la politesse… je ne savais rien de plus de vos secrets. Après ça, j’aurais su quelque chose, ça aurait été tout de même. C’est entre nous à la vie à la mort, maître Rodolphe. Que le diable me brûle si je sais pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l’attachement d’un bouledogue pour son maître ; mais c’est égal, ça est. C’est plus fort que moi, je ne m’en mêle plus… ça vous regarde, arrangez-vous.
 
– Je te remercie, mon garçon, mais continue.
 
– Le grand monsieur et la petite femme habillée en homme, voyant qu’ils ne tiraient rien de moi, sont sortis de chez l’ogresse, et moi aussi ; eux du côté du Palais de Justice, moi du côté de Notre-Dame. Arrivé au bout de la rue, je commence à m’apercevoir qu’il tombait par trop de hallebardes… une pluie de déluge ! Il y avait tout proche une maison en démolition. Je me dis : « Si l’averse dure longtemps, je dormirai aussi bien là que dans mon garni. » Je me laisse couler dans une espèce de cave où j’étais à couvert ; je fais mon lit d’une vieille poutre, mon oreiller d’un plâtras, et me voilà couché comme un roi.
 
– Après, après ?
 
– Nous avions bu ensemble, maître Rodolphe ; j’avais encore bu avec le grand et la petite habillée en homme : c’est pour vous dire que j’avais la tête un peu lourde… avec ça il n’y a rien qui me berce comme le bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc à roupiller. Il n’y avait pas, je crois, longtemps que je pionçais, quand un bruit m’éveille en sursaut : c’était le Maître d’école qui causait comme qui dirait amicalement avec un autre. J’écoute… tonnerre ! Qu’est-ce que je reconnais ? La voix du grand qui était venu au tapis-franc avec la petite habillée en homme !
 
– Ils causaient avec le Maître d’école et la Chouette ? dit Rodolphe stupéfait.
 
– Avec le Maître d’école et la Chouette. Ils causaient de se retrouver le lendemain.
 
– C’est aujourd’hui ! dit Rodolphe.
 
– À une heure.
 
– C’est dans un instant.
 
– À l’embranchement de la route de Saint-Denis et de la Révolte.
 
– C’est ici !
 
– Comme vous dites, maître Rodolphe, c’est ici !
 
– Le Maître d’école ! Prenez garde, monsieur Rodolphe !… s’écria Fleur-de-Marie.
 
– Calme-toi, ma fille… lui ne doit pas venir… mais seulement la Chouette.
 
– Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux misérables ? dit Rodolphe.
 
– Je n’en sais, ma foi, rien. Après ça, maître, peut-être que je ne me serai éveillé qu’à la fin de la chose ; car le grand parlait de ravoir son portefeuille que la Chouette doit lui rapporter ici… en échange de cinq cents francs. Faut croire que le Maître d’école avait commencé par les voler, et que c’est après qu’ils se seront mis à causer de bonne amitié.
 
– Cela est étrange !
 
– Mon Dieu ! ça m’effraye pour vous, monsieur Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.
 
– Maître Rodolphe n’est pas un enfant, ma fille ; mais, comme tu dis, ça pourrait chauffer pour lui, et me voilà.
 
– Continue, mon garçon.
 
– Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Maître d’école, pour vous faire… je ne sais pas quoi. C’est la Chouette qui doit venir ici tout à l’heure rapporter le portefeuille, et savoir de quoi il retourne, pour aller le redire au Maître d’école, qui se charge du reste.
 
Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit dédaigneusement.
 
– Deux mille francs pour vous faire quelque chose, maître Rodolphe ! Ça me fait penser (sans comparaison) que lorsque je vois afficher cinq cents francs de récompense pour un chien perdu, je me dis modestement à moi-même : « Tu te perdrais, animal, qu’on ne donnerait pas seulement cent sous pour te ravoir. » Deux mille francs pour vous faire quelque chose ! Qui êtes-vous donc ?
 
– Je te l’apprendrai tout à l’heure.
 
– Suffit, maître… Quand j’ai entendu cette proposition faite à la Chouette, je me dis : « Il faut que je sache où perchent ces richards qui veulent lâcher le Maître d’école aux trousses de M. Rodolphe, ça peut servir. » Quand ils s’éloignent, je sors de mes décombres, je les suis à pas de loup ; le grand et la petite rejoignent un fiacre au parvis Notre-Dame ; ils montent dedans, moi derrière, et nous arrivons boulevard de l’Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais rien voir ; j’entaille un arbre pour m’y reconnaître le lendemain.
 
– Très-bien, mon garçon.
 
– Ce matin j’y suis retourné. À dix pas de mon arbre, j’ai vu une ruelle fermée par une barrière ; dans la boue de la ruelle, des petits pas et des grands pas : au bout de la ruelle, une maison… Le nid du grand et de la petite doit être là.
 
– Merci, mon brave… Tu me rends, sans t’en douter, un grand service.
 
– Pardon, excuse ! maître Rodolphe, je m’en doutais, c’est pour cela que je l’ai fait.
 
– Je le sais, mon garçon, et je voudrais pouvoir récompenser ton service autrement que par un remerciement : malheureusement je ne suis qu’un pauvre diable d’ouvrier… quoiqu’on donne, comme tu dis, deux mille francs pour me faire quelque chose. Je vais t’expliquer cela.
 
– Bon, si ça vous amuse, sinon ça m’est égal. On vous monte un coup, je m’y oppose… Le reste ne me regarde pas.
 
– Je devine ce qu’ils veulent. Écoute-moi bien : j’ai un secret pour tailler l’ivoire des éventails à la mécanique ; mais ce secret ne m’appartient pas à moi seul ; j’attends mon associé pour mettre ce procédé en pratique, et c’est sûrement du modèle de la machine que j’ai chez moi qu’on veut s’emparer à tout prix : car il y a beaucoup d’argent à gagner avec cette découverte.
 
– Le grand et la petite sont donc… ?
 
– Des fabricants chez qui j’ai travaillé, et à qui je n’ai pas voulu donner mon secret.
 
Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont l’intelligence n’était pas singulièrement développée, et il reprit :
 
– Je comprends maintenant. Voyez-vous, les gueusards ! Et ils n’ont pas seulement le courage de faire leurs mauvais coups eux-mêmes. Mais, pour en finir, voilà ce que je me suis dit ce matin : « Je sais le rendez-vous de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j’ai de bonnes jambes : mon maître débardeur m’attendra, tant pis… » J’arrive ici : je vois ce trou, je vais prendre une brassée de fumier là-bas, je me cache jusqu’au bout du nez, et j’attends la Chouette. Mais voilà-t-il pas que vous déboulez dans la plaine, et que cette pauvre Goualeuse vient justement s’asseoir au bord de mon parc ; alors, ma foi, j’ai voulu vous faire une farce, et j’ai crié comme un brûlé en sortant de ma litière.
 
– Maintenant, quel est ton dessein ?
 
– Attendre la Chouette, qui, bien sûr, arrivera la première : tâcher d’entendre ce qu’elle dira au grand, parce que cela peut vous servir. Il n’y a que ce tronc d’arbre-là renversé dans ce champ ; de cet endroit on voit partout dans la plaine, c’est comme fait exprès pour s’y asseoir. Le rendez-vous de la Chouette est à quatre pas, à l’embranchement de la route ; il y a à parier qu’ils viendront s’asseoir ici. S’ils n’y viennent pas, si je ne peux rien entendre… quand ils seront séparés, je tombe sur la Chouette, ça sera toujours ça ; je lui paye ce que je lui dois pour la dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu’à ce qu’elle me dise le nom des parents de la pauvre fille… Qu’est-ce que vous dites de mon idée, maître Rodolphe ?
 
– Il y a du bon, mon garçon ; mais il faut corriger quelque chose à ton plan.
 
– Oh ! d’abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour moi. Si vous battez la Chouette, le Maître d’école…
 
– Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains. Tonnerre ! C’est justement parce qu’elle a le Maître d’école pour la défendre que je doublerai la dose.
 
– Écoute, mon garçon, j’ai un meilleur moyen de venger la Goualeuse des méchancetés de la Chouette. Je te dirai cela plus tard. Quant à présent, dit Rodolphe en s’éloignant de quelques pas de la Goualeuse, et en baissant la voix, quant à présent, veux-tu me rendre un vrai service ?…
 
– Parlez, maître Rodolphe.
 
– La Chouette ne te connaît pas ?
 
– Je l’ai vue hier pour la première fois au tapis-franc.
 
– Voilà ce qu’il faudra que tu fasses. Tu te cacheras d’abord ; mais lorsque tu la verras près d’ici, tu sortiras de ton trou…
 
– Pour lui tordre le cou ?…
 
– Non… plus tard ! Aujourd’hui il faut seulement l’empêcher de parler avec le grand. Voyant quelqu’un avec elle, il n’osera pas approcher. S’il approche, ne la quitte pas d’une minute… Il ne pourra pas lui faire ses propositions, devant toi.
 
– Si l’homme me trouve curieux, j’en fais mon affaire. Ça n’est ni un Maître d’école, ni un maître Rodolphe.
 
– Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas à toi.
 
– C’est bien. Je suis la Chouette comme son ombre. L’homme ne dit pas un mot que je ne l’entende, et il finit par filer…
 
– S’ils conviennent d’un autre rendez-vous, tu le sauras, puisque tu ne les quittes pas. D’ailleurs ta présence suffira pour éloigner le bourgeois.
 
– Bon, bon. Après, je donne une tournée à la Chouette ?… Je tiens à ça.
 
– Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non ?
 
– Non ; à moins que le Maître d’école lui ait dit que c’était pas dans mon idée.
 
– S’il lui a dit, tu auras l’air d’avoir changé de principes.
 
– Moi ?
 
– Toi !
 
– Tonnerre ! monsieur Rodolphe. Mais dites donc… Hum ! hum ! Ça ne me va guère, cette farce-là.
 
– Tu ne feras que ce que tu voudras. Tu verras bien si je te propose une infamie…
 
– Oh ! pour ça, je suis tranquille.
 
– Et tu as raison.
 
– Parlez, maître… j’obéirai.
 
– Une fois l’homme éloigné, tu tâcheras d’amadouer la Chouette.
 
– Moi ? Cette vieille gueuse… J’aimerais mieux me battre avec le Maître d’école. Je ne sais pas seulement comme je ferai pour ne pas lui sauter tout de suite sur le casaquin.
 
– Alors tu perdrais tout.
 
– Mais qu’est-ce qu’il faut donc que je fasse ?
 
– La Chouette sera furieuse de la bonne aubaine qu’elle aura manquée ; tu tâcheras de la calmer en lui disant que tu sais un bon coup à faire ; que tu es là pour attendre ton complice, et que, si le Maître d’école veut en être, il y a beaucoup d’or à gagner.
 
– Tiens… tiens…
 
– Au bout d’une heure d’attente, tu lui diras : « Mon camarade, ne vient pas, c’est remis… » et tu prendras rendez-vous avec la Chouette et le Maître d’école… pour demain de bonne heure. Tu comprends ?
 
– Je comprends.
 
– Et ce soir, tu te trouveras, à dix heures, au coin des Champs-Élysées et de l’allée des Veuves ; je t’y rejoindrai et je te dirai le reste.
 
– Si c’est un piège, prenez garde ! Le Maître d’école est malin… Vous l’avez battu : au moindre doute, il est capable de vous tuer.
 
– Sois tranquille.
 
– Tonnerre ! c’est farce… mais vous faites de moi ce que vous voulez. C’est pas l’embarras, quelque chose me dit qu’il y a un bouillon à boire pour le Maître d’école et pour la Chouette. Pourtant… un mot encore, monsieur Rodolphe.
 
– Parle.
 
– Ce n’est pas que je vous croie susceptible de tendre une souricière au Maître d’école pour le faire pincer par la police. C’est un gueux fini, qui mérite cent fois la mort ; mais le faire arrêter… c’est pas ma partie.
 
– Ni la mienne, mon garçon. Mais j’ai un compte à régler avec lui et avec la Chouette, puisqu’ils complotent avec les gens qui m’en veulent, et, à nous deux, nous en viendrons à bout, si tu m’aides.
 
– Oh bien ! alors, comme le mâle ne vaut pas mieux que la femelle, j’en suis.
 
– Et si nous réussissons, ajouta Rodolphe d’un ton sérieux, presque solennel, qui frappa le Chourineur, tu seras aussi fier que lorsque tu as sauvé du feu et de l’eau l’homme et la femme qui te doivent la vie !
 
– Comme vous dites ça, maître Rodolphe ! Je ne vous ai jamais vu ce regard-là… Mais vite, vite, s’écrie le Chourineur, j’aperçois là-bas, là-bas, un point blanc : ça doit être le béguin de la Chouette. Partez, je me remets dans mon trou.
 
– Et ce soir, à dix heures…
 
– Au coin de l’allée des Veuves et des Champs-Élysées, c’est dit.
 
Fleur-de-Marie n’avait pas entendu, cette dernière partie de l’entretien du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en fiacre avec son compagnon de voyage.