Les Mystères de Paris

| 4.02 - Rigolette

 

 

 

II

Rigolette


Louise, la fille du lapidaire, était remarquablement belle, d’une beauté grave. Svelte et grande, elle tenait de la Junon antique par la régularité de ses traits sévères, et de la Diane chasseresse par l’élégance de sa taille élevée. Malgré le hâle de son teint, malgré la rougeur rugueuse de ses mains, d’un très-beau galbe, mais durcies par les travaux domestiques, malgré ses humbles vêtements, cette jeune fille avait un extérieur plein de noblesse, que l’artisan, dans son admiration paternelle, appelait un air de princesse.
 
Nous n’essaierons pas de peindre la reconnaissance et la stupeur joyeuse de cette famille, si brusquement arrachée à un sort épouvantable. Un moment même, dans cet enivrement subit, la mort de la petite fille fut oubliée.
 
Rodolphe seul remarqua l’extrême pâleur de Louise et la sombre préoccupation dont elle semblait toujours accablée, malgré la délivrance de son père.
 
Voulant rassurer complètement les Morel sur leur avenir et expliquer une libéralité qui pouvait compromettre son incognito, Rodolphe dit au lapidaire, qu’il emmena sur le palier, pendant que Rigolette préparait Louise à apprendre la mort de sa petite sœur :
 
– Avant-hier matin, une jeune dame est venue chez vous !
 
– Oui, monsieur, et elle a paru bien peinée de l’état où elle nous voyait.
 
– Après Dieu, c’est elle que vous devez remercier, non pas moi…
 
– Il serait vrai, monsieur !… cette jeune dame…
 
– Est votre bienfaitrice. J’ai souvent porté des étoffes chez elle ; en venant louer ici une chambre au quatrième, j’ai appris par la portière votre cruelle position… Comptant sur la charité de cette dame, j’ai couru chez elle… et avant-hier elle était ici, afin de juger par elle-même de l’étendue de votre malheur ; elle en a été douloureusement émue ; mais comme ce malheur pouvait être le fruit de l’inconduite, elle m’a chargé de prendre moi-même, et le plus tôt possible, des renseignements sur vous, désirant proportionner ses bienfaits à votre probité.
 
– Bonne et excellente dame ! j’avais bien raison de dire…
 
– De dire à Madeleine : Si les riches savaient ! n’est-ce pas ?
 
– Comment, monsieur, connaissez-vous le nom de ma femme ?… qui vous a appris que…
 
– Depuis ce matin six heures, dit Rodolphe en interrompant Morel, je suis caché dans le petit grenier qui avoisine votre mansarde.
 
– Vous !… monsieur ?
 
– Et j’ai tout entendu, tout, honnête et excellent homme ! ! !
 
– Mon Dieu !… mais comment étiez-vous là ?
 
– En bien ou en mal, je ne pouvais être mieux renseigné que par vous-même ; j’ai voulu tout voir, tout entendre à votre insu. Le portier m’avait parlé de ce petit réduit en me proposant de me le céder pour en faire un bûcher. Ce matin, je lui ai demandé à le visiter ; j’y suis resté une heure, et j’ai pu me convaincre qu’il n’y avait pas un caractère plus probe, plus noble, plus courageusement résigné que le vôtre.
 
– Mon Dieu, monsieur, il n’y a pas grand mérite : je suis né comme ça, et je ne pourrais pas faire autrement.
 
– Je le sais ; aussi je ne vous loue pas, je vous apprécie… J’allais sortir de ce réduit pour vous délivrer des recors, lorsque j’ai entendu la voix de votre fille. J’ai voulu lui laisser le plaisir de vous sauver… Malheureusement, la rapacité des gardes du commerce a enlevé cette douce satisfaction à la pauvre Louise ; alors j’ai paru. J’avais reçu hier quelques sommes qui m’étaient dues, j’ai été à même de faire une avance à votre bienfaitrice en payant pour vous cette malheureuse dette. Mais votre infortune a été si grande, si honnête, si digne, que l’intérêt qu’on vous porte et que vous méritez ne s’arrêtera pas là. Je puis, au nom de votre ange sauveur, vous répondre d’un avenir paisible, heureux, pour vous et pour les vôtres…
 
– Il serait possible !… Mais, au moins, son nom, monsieur ?… son nom, à cet ange du ciel, à cet ange sauveur, comme vous l’appelez ?
 
– Oui, c’est un ange… Et vous aviez encore raison de dire que grands et petits avaient leurs peines.
 
– Cette dame serait malheureuse ?
 
– Qui n’a pas ses chagrins ?… Mais je ne vois aucune raison de vous taire son nom… Cette dame s’appelle…
 
Songeant que Mme Pipelet n’ignorait pas que Mme d’Harville était venue dans la maison pour demander le commandant, Rodolphe, craignant l’indiscret bavardage de la portière, reprit après un moment de silence :
 
– Je vous dirai le nom de cette dame… à une condition…
 
– Oh ! parlez, monsieur !…
 
– C’est que vous ne le répéterez à personne… vous entendez ? à personne…
 
– Oh ! je vous le jure… Mais ne pourrais-je pas au moins la remercier, cette providence des malheureux ?
 
– Je le demanderai à Mme d’Harville, je ne doute pas qu’elle n’y consente.
 
– Cette dame se nomme ?
 
– Mme la marquise d’Harville.
 
– Oh ! je n’oublierai jamais ce nom-là. Ce sera ma sainte… mon adoration. Quand je pense que, grâce à elle, ma femme, mes enfants sont sauvés… Sauvés ! pas tous… pas tous… ma pauvre petite Adèle, nous ne la reverrons plus !… Hélas ! mon Dieu, il faut se dire qu’un jour ou l’autre nous l’aurions perdue, qu’elle était condamnée…
 
Et le lapidaire essuya ses larmes.
 
– Quant aux derniers devoirs à rendre à cette pauvre petite si vous m’en croyez… voilà ce qu’il faut faire… Je n’occupe pas encore ma chambre ; elle est grande, saine, aérée ; il y a déjà un lit, on y transportera ce qui sera nécessaire pour que vous et votre famille vous puissiez vous établir là, en attendant que Mme d’Harville ait trouvé à vous caser convenablement. Le corps de votre enfant restera dans la mansarde, où il sera cette nuit, comme il convient, gardé et veillé par un prêtre. Je vais prier M. Pipelet de s’occuper de ces tristes détails.
 
– Mais, monsieur, vous priver de votre chambre !… ça n’est pas la peine. Maintenant que nous voilà tranquilles, que je n’ai plus peur d’aller en prison… notre pauvre logis me semblera un palais, surtout si ma Louise nous reste… pour tout soigner comme par le passé…
 
– Votre Louise ne vous quittera plus. Vous disiez que ce serait votre luxe de l’avoir toujours auprès de vous… ce sera mieux… ce sera votre récompense.
 
– Mon Dieu, monsieur, est-ce possible ? Ça me paraît un rêve… Je n’ai jamais été dévot… mais un tel coup du sort… un secours si providentiel… ça vous ferait croire !…
 
– Croyez toujours… qu’est-ce que vous risquez ?…
 
– C’est vrai, répondit naïvement Morel ; qu’est-ce qu’on risque ?
 
– Si la douleur d’un père pouvait reconnaître des compensations, je vous dirais qu’une de vos filles vous est retirée, mais que l’autre vous est rendue.
 
– C’est juste, monsieur. Nous aurons notre Louise, maintenant.
 
– Vous acceptez ma chambre, n’est-ce pas ? Sinon comment faire pour cette triste veillée mortuaire ?… Songez donc à votre femme, dont la tête est déjà si faible… lui laisser pendant vingt-quatre heures un si douloureux spectacle sous les yeux !
 
– Vous songez à tout ! à tout !… Combien vous êtes bon, monsieur !
 
– C’est votre ange bienfaiteur qu’il faut remercier, sa bonté m’inspire. Je vous dis ce qu’il vous dirait, il m’approuvera, j’en suis sûr… Ainsi vous acceptez, c’est convenu. Maintenant, dites-moi, ce Jacques Ferrand ?…
 
Un sombre nuage passa sur le front de Morel.
 
– Ce Jacques Ferrand, reprit Rodolphe, est bien Jacques Ferrand, notaire, qui demeure rue du Sentier ?
 
– Oui, monsieur. Est-ce que vous le connaissez ?
 
Puis, assailli de nouveau par ses craintes au sujet de Louise, Morel s’écria :
 
– Puisque vous le connaissez, monsieur, dites… dites… ai-je le droit d’en vouloir à cet homme ?… et qui sait… si ma fille… ma Louise…
 
Il ne put achever et cacha sa figure dans ses mains. Rodolphe comprit ses craintes.
 
– La démarche même du notaire, lui dit-il, doit vous rassurer : il vous faisait sans doute arrêter pour se venger des dédains de votre fille ; du reste, j’ai tout lieu de croire que c’est un malhonnête homme. S’il en est ainsi, dit Rodolphe, après un moment de silence, comptons sur la Providence pour le punir.
 
– Il est bien riche et bien hypocrite, monsieur !
 
– Vous étiez bien pauvre et bien désespéré !… la Providence vous a-t-elle failli ?
 
– Oh ! non, monsieur… grand Dieu !… ne croyez pas que je dise cela par ingratitude…
 
– Un ange sauveur est venu à vous… un vengeur inexorable atteindra peut-être le notaire… s’il est coupable.
 
À ce moment, Rigolette sortit de la mansarde en essuyant ses yeux.
 
Rodolphe dit à la jeune fille :
 
– N’est-ce pas, ma voisine, que M. Morel fera bien d’occuper ma chambre avec sa famille, en attendant que son bienfaiteur, dont je ne suis que l’agent, lui ait trouvé un logement convenable ?
 
Rigolette regarda Rodolphe d’un air étonné.
 
– Comment, monsieur, vous seriez assez généreux… ?
 
– Oui, mais à une condition… qui dépend de vous, ma voisine…
 
– Oh ! tout ce qui dépendra de moi…
 
– J’avais quelques comptes très-pressés à régler pour mon patron… on doit les venir chercher tantôt… mes papiers sont en bas. Si, en qualité de voisine, vous vouliez me permettre de m’occuper de ce travail chez vous… sur un coin de votre table… pendant que vous travaillerez ? Je ne vous dérangerais pas, et la famille Morel pourrait tout de suite, avec l’aide de M. et Mme Pipelet, s’établir chez moi.
 
– Oh ! si ce n’est que cela, monsieur, très-volontiers ; entre voisins on doit s’entraider. Vous donnez l’exemple par ce que vous faites pour ce bon M. Morel. À votre service, monsieur.
 
– Appelez-moi mon voisin, sans cela ça me gênera, et je n’oserai pas accepter, dit Rodolphe en souriant.
 
– Qu’à cela ne tienne ! Je puis bien vous appeler mon voisin, puisque vous l’êtes.
 
– Papa, maman te demande… viens ! viens ! dit un des petits garçons en sortant de la mansarde.
 
– Allez, mon cher monsieur Morel ; quand tout sera prêt en bas, on vous en fera prévenir.
 
Le lapidaire rentra précipitamment chez lui.
 
– Maintenant, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette, il faut encore que vous me rendiez un service.
 
– De tout mon cœur, si c’est possible, mon voisin.
 
– Vous êtes, j’en suis sûr, une excellente petite ménagère ; il s’agirait d’acheter à l’instant ce qui est nécessaire pour que la famille Morel soit convenablement vêtue, couchée et établie dans ma chambre, où il n’y a encore que mon mobilier de garçon (et il n’est pas lourd) qu’on a apporté hier. Comment allons-nous faire pour nous procurer tout de suite ce que je désire pour les Morel ?
 
Rigolette réfléchit un moment et répondit :
 
– Avant deux heures vous aurez ça, de bons vêtements tout faits, bien chauds, bien propres, du bon linge bien blanc pour toute la famille, deux petits lits pour les enfants, un pour la grand’mère, tout ce qu’il faut enfin… mais, par exemple, cela coûtera beaucoup, beaucoup d’argent.
 
– Et combien ?
 
– Oh ! au moins… au moins cinq ou six cents francs…
 
– Pour le tout ?
 
– Hélas ! oui… vous voyez, c’est bien de l’argent ! dit Rigolette en ouvrant de grands yeux et en secouant la tête.
 
– Et nous aurions ça ?…
 
– Avant deux heures !
 
– Mais vous êtes donc une fée, ma voisine ?
 
– Mon Dieu, non ; c’est bien simple… Le Temple est à deux pas d’ici, et vous y trouverez tout ce dont vous aurez besoin.
 
– Le Temple ?
 
– Oui, le Temple.
 
– Qu’est-ce que cela ?
 
– Vous ne connaissez pas le Temple, mon voisin ?
 
– Non, ma voisine.
 
– C’est pourtant là où les gens comme vous et moi se meublent et se nippent, quand ils sont économes. C’est bien moins cher qu’ailleurs et c’est aussi bon…
 
– Vraiment ?
 
– Je le crois bien ; tenez, je suppose… combien avez-vous payé votre redingote ?
 
– Je ne vous dirai pas précisément.
 
– Comment, mon voisin, vous ne savez pas ce que vous coûte votre redingote ?
 
– Je vous avouerai en confidence, ma voisine, dit Rodolphe en souriant, que je la dois… Alors, vous comprenez… je ne peux pas savoir…
 
– Ah ! mon voisin, mon voisin, vous me faites l’effet de ne pas avoir beaucoup d’ordre.
 
– Hélas ! non, ma voisine.
 
– Il faudra vous corriger de cela, si vous voulez que nous soyons amis, et je vois déjà que nous le serons, vous avez l’air si bon ! Vous verrez que vous ne serez pas fâché de m’avoir pour voisine. Vous m’aiderez… je raccommoderai… on est voisin, c’est pour ça. J’aurai bien soin de votre linge, vous me donnerez un coup de main pour cirer ma chambre. Je suis matinale, je vous réveillerai afin que vous ne soyez pas en retard à votre magasin. Je frapperai à votre cloison jusqu’à ce que vous m’ayez dit : « Bonjour, voisine ! »
 
– C’est convenu, vous m’éveillerez ; vous aurez soin de mon linge, et je cirerai votre chambre.
 
– Et vous aurez de l’ordre ?
 
– Certainement.
 
– Et quand vous aurez quelques effets à acheter, vous irez au Temple ; car, tenez, un exemple : votre redingote vous coûte quatre-vingts francs, je suppose ; eh bien ! vous l’auriez eue au Temple pour trente francs.
 
– Mais c’est merveilleux ! Ainsi, vous croyez qu’avec cinq ou six cents francs ces pauvres Morel… ?
 
– Seraient nippés, de tout, et très-bien, et pour longtemps.
 
– Ma voisine, une idée !…
 
– Voyons l’idée !
 
– Vous vous connaissez en objets de ménage ?
 
– Mais oui, un peu, dit Rigolette avec une nuance de fatuité.
 
– Prenez mon bras, et allons au Temple acheter de quoi nipper les Morel ; ça va-t-il ?
 
– Oh ! quel bonheur ! Pauvres gens ! Mais de l’argent ?
 
– J’en ai.
 
– Cinq cents francs ?
 
– Le bienfaiteur de Morel m’a donné carte blanche, il n’épargnera rien pour que ces braves gens soient bien. S’il y a même un endroit où l’on trouve de meilleures fournitures qu’au Temple…
 
– On ne trouve nulle part rien de mieux, et puis il y a de tout et tout fait : de petites robes pour les enfants, des robes pour leur mère.
 
– Allons au Temple alors, ma voisine.
 
– Ah ! mon Dieu, mais…
 
– Quoi donc ?
 
– Rien… c’est que, voyez-vous… mon temps… c’est tout mon avoir ; je me suis déjà même un peu arriérée… en venant par-ci par-là veiller la pauvre femme Morel ; et vous concevez, une heure d’un côté, une heure de l’autre, ça fait petit à petit une journée ; une journée, c’est trente sous ; et quand on ne gagne rien un jour, il faut vivre tout de même… mais, bah !… c’est égal… je prendrai cela sur ma nuit… et puis, tiens ! les parties de plaisir sont rares, et je me fais une joie de celle-là… il me semblera que je suis riche… riche, riche, et que c’est avec mon argent que j’achète toutes ces bonnes choses pour ces pauvres Morel… Eh bien ! voyons, le temps de mettre mon châle, un bonnet, et je suis à vous, mon voisin.
 
– Si vous n’avez que ça à mettre, ma voisine… voulez-vous que pendant ce temps-là j’apporte mes papiers chez vous ?
 
– Bien volontiers, ça fait que vous verrez ma chambre, dit Rigolette avec orgueil, car mon ménage est déjà fait, ce qui vous prouve que je suis matinale, et que si vous êtes dormeur et paresseux… tant pis pour vous, je vous serai un mauvais voisinage.
 
Et, légère comme un oiseau, Rigolette descendit l’escalier, suivie de Rodolphe, qui alla chez lui se débarrasser de la poussière du grenier de M. Pipelet.
 
Nous dirons plus tard pourquoi Rodolphe n’était pas encore prévenu de l’enlèvement de Fleur-de-Marie, qui avait eu lieu la veille à la ferme de Bouqueval, et pourquoi il n’était pas venu visiter les Morel le lendemain de son entretien avec Mme d’Harville.
 
Nous rappellerons de plus au lecteur que, Mlle Rigolette sachant seule la nouvelle adresse de François Germain, fils de Mme Georges, Rodolphe avait un grand intérêt à pénétrer cet important secret.
 
La promenade au Temple qu’il venait de proposer à la grisette devait la mettre en confiance avec lui et le distraire des tristes pensées qu’avait éveillées en lui la mort de la petite fille de l’artisan.
 
L’enfant que Rodolphe regrettait amèrement avait dû mourir à peu près à cet âge…
 
C’était, en effet, à cet âge que Fleur-de-Marie avait été livrée à la Chouette, par la femme de charge du notaire Jacques Ferrand.
 
Nous dirons plus tard dans quel but et dans quelles circonstances.
 
Rodolphe, armé, par manière de contenance, d’un formidable rouleau de papiers, entra dans la chambre de Rigolette.
 
Rigolette était à peu près du même âge que la Goualeuse, son ancienne amie de prison.
 
Il y avait entre ces deux jeunes filles la différence qu’il y a entre le rire et les larmes ;
 
Entre l’insouciance joyeuse et la rêverie mélancolique ;
 
Entre l’imprévoyance la plus audacieuse et une sombre, une incessante préoccupation de l’avenir ;
 
Entre une nature délicate, exquise, élevée, poétique, douloureusement sensible, incurablement blessée par le remords, et une nature gaie, vive, heureuse, mobile, prosaïque, irréfléchie, quoique bonne et complaisante.
 
Car, loin d’être égoïste, Rigolette n’avait de chagrins que ceux des autres ; elle sympathisait de toutes ses forces, se dévouait corps et âme à ce qui souffrait, mais n’y songeait plus, le dos tourné, comme on dit vulgairement.
 
Souvent elle s’interrompait de rire aux éclats pour pleurer sincèrement, et elle s’interrompait de pleurer pour rire encore.
 
En véritable enfant de Paris, Rigolette préférait l’étourdissement au calme, le mouvement au repos, l’âpre et retentissante harmonie de l’orchestre des bals de la Chartreuse ou du Colisée au doux murmure du vent, des eaux et du feuillage ;
 
Le tumulte assourdissant des carrefours de Paris à la solitude des champs ;…
 
L’éblouissement des feux d’artifice, le flamboiement du bouquet, le fracas des bombes, à la sérénité d’une belle nuit pleine d’étoiles, d’ombre et de silence.
 
Hélas ! oui, la bonne fille préférait franchement la boue noire des rues de la capitale au verdoiement des prés fleuris ; ses pavés fangeux ou brûlants à la mousse fraîche ou veloutée des sentiers des bois parfumés de violettes ; la poussière suffocante des barrières ou des boulevards au balancement des épis d’or, émaillés de l’écarlate des pavots sauvages et de l’azur des bluets…
 
Rigolette ne quittait sa chambre que le dimanche et le matin de chaque jour, pour faire sa provision de mouron, de pain, de lait et de millet pour elle et ses deux oiseaux, comme disait Mme Pipelet ; mais elle vivait à Paris pour Paris. Elle eût été au désespoir d’habiter ailleurs que dans la capitale.
 
Autre anomalie : malgré ce goût des plaisirs parisiens, malgré la liberté ou plutôt l’abandon où elle se trouvait, étant seule au monde… malgré l’économie fabuleuse qu’il lui fallait mettre dans ses moindres dépenses pour vivre avec environ trente sous par jour, malgré la plus piquante, la plus espiègle, la plus adorable petite figure du monde, jamais Rigolette ne choisissait ses amoureux (nous ne dirons pas ses amants ; l’avenir prouvera si l’on doit considérer les propos de Mme Pipelet, au sujet des voisins de la grisette, comme des calomnies ou des indiscrétions) ; Rigolette, disons-nous, ne choisissait ses amoureux que dans sa classe, c’est-à-dire ne choisissait que ses voisins, et cette égalité devant le loyer était loin d’être chimérique.
 
Un opulent et célèbre artiste, un moderne Raphaël dont Cabrion était le Jules Romain, avait vu un portrait de Rigolette, qui, dans cette étude d’après nature, n’était aucunement flattée. Frappé des traits charmants de la jeune fille, le maître soutint à son élève qu’il avait poétisé, idéalisé son modèle. Cabrion, fier de sa jolie voisine, proposa à son maître de la lui faire voir comme objet d’art, un dimanche, au bal de l’Ermitage. Le Raphaël, charmé de cette ravissante figure, fit tous ses efforts pour supplanter son Jules Romain. Les offres les plus séduisantes, les plus splendides, furent faites à la grisette : elle les refusa héroïquement, tandis que le dimanche, sans façon et sans scrupule, elle acceptait d’un voisin un modeste dîner au Méridien (cabaret renommé du boulevard du Temple) et une place de galerie à la Gaîté ou à l’Ambigu.
 
De telles intimités étaient fort compromettantes et pouvaient faire singulièrement soupçonner la vertu de Rigolette.
 
Sans nous expliquer encore à ce sujet, nous ferons remarquer qu’il est dans certaines délicatesses relatives des secrets et des abîmes impénétrables.
 
Quelques mots de la figure de la grisette, et nous introduirons Rodolphe dans la chambre de sa voisine.
 
Rigolette avait dix-huit ans à peine, une taille moyenne, petite même, mais si gracieusement tournée, si finement cambrée, si voluptueusement arrondie… mais qui répondait si bien à sa démarche à la fois leste et furtive, qu’elle paraissait accomplie : un pouce de plus lui eût fait beaucoup perdre de son gracieux ensemble ; le mouvement de ses petits pieds, toujours irréprochablement chaussés de bottines de casimir à noir à semelle un peu épaisse, rappelait l’allure alerte, coquette et discrète de la caille ou de la bergeronnette. Elle ne semblait pas marcher, elle effleurait le pavé ; elle glissait rapidement à sa surface.
 
Cette démarche particulière aux grisettes, à la fois agile, agaçante et légèrement effarouchée, doit être sans doute attribuée à trois causes :
 
À leur désir d’être trouvées jolies ;
 
À leur crainte d’une admiration traduite… par une pantomime trop expressive ;
 
À la préoccupation qu’elles ont toujours de perdre le moins de temps possible dans leurs pérégrinations.
 
Rodolphe n’avait encore vu Rigolette qu’au sombre jour de la mansarde des Morel ou sur un palier non moins obscur ; il fut donc ébloui de l’éclatante fraîcheur de la jeune fille lorsqu’il entra doucement dans une chambre éclairée par deux larges croisées. Il resta un moment immobile, frappé du gracieux tableau qu’il avait sous les yeux.
 
Debout devant une glace placée au-dessus de sa cheminée, Rigolette finissait de nouer sous son menton les brides de ruban d’un petit bonnet de tulle brodé, orné d’une légère garniture piquée de faveur cerise ; ce bonnet, très-étroit de passe, posé très-en arrière, laissait bien à découvert deux larges et épais bandeaux de cheveux lisses, brillants comme du jais, tombant très-bas sur le front ; ses sourcils fins, déliés, semblaient tracés à l’encre et s’arrondissaient au-dessus de deux grands yeux noirs éveillés et malins ; ses joues fermes et pleines se veloutaient du plus frais incarnat, frais à la vue, frais au toucher comme une pêche vermeille imprégnée de froide rosée du matin.
 
Son petit nez relevé, espiègle, effronté, eût fait la fortune d’une Lisette ou d’une Marion ; sa bouche un peu grande, aux lèvres bien roses, bien humides, aux petites dents blanches, serrées, perlées, était rieuse et moqueuse ; de trois charmantes fossettes qui donnaient une grâce mutine à sa physionomie, deux se creusaient aux joues, l’autre au menton, non loin d’un grain de beauté, petite mouche d’ébène meurtrièrement posée au coin de la bouche.
 
Entre un col garni, largement rabattu, et le fond du petit bonnet, froncé par un ruban cerise, on voyait la naissance d’une forêt de beaux cheveux si parfaitement tordus et relevés que leur racine se dessinait aussi nette, aussi noire que si elle eût été peinte sur l’ivoire de ce charmant cou.
 
Une robe de mérinos raisin de Corinthe, à dos plat et à manches justes, faites avec amour par Rigolette, révélait une taille tellement mince et svelte que la jeune fille ne portait jamais de corset !… par économie. Une souplesse, une désinvolture inaccoutumées dans les moindres mouvements des épaules et du corsage, qui rappelaient la moelleuse ondulation des allures de la chatte, trahissaient cette particularité.
 
Qu’on se figure une robe étroitement collée aux formes rondes et polies du marbre, et l’on conviendra que Rigolette pouvait parfaitement se passer de l’accessoire de toilette dont nous avons parlé. La ceinture d’un petit tablier de levantine gros vert entourait sa taille, qui eût tenu entre les dix doigts.
 
Confiante dans la solitude où elle croyait être, car Rodolphe restait toujours à la porte, immobile et inaperçu, Rigolette, après avoir lustré ses bandeaux du plat de sa main mignonne, blanche et parfaitement soignée, mit son petit pied sur une chaise et se courba pour resserrer le lacet de sa bottine. Cette opération intime ne put s’accomplir sans exposer aux yeux indiscrets de Rodolphe un bas de coton blanc comme la neige et la moitié d’une jambe d’un galbe pur et irréprochable.
 
D’après le récit détaillé que nous avons fait de sa toilette, on devine que la grisette avait choisi son plus joli bonnet et son plus joli tablier pour faire honneur à son voisin dans leur visite au Temple.
 
Elle trouvait le prétendu commis marchand fort à son gré : sa figure à la fois bienveillante, fière et hardie, lui plaisait beaucoup ; puis il se montrait si compatissant envers les Morel, en leur cédant généreusement sa chambre, que, grâce à cette preuve de bonté, et peut-être aussi grâce à l’agrément de ses traits, Rodolphe avait, sans s’en douter, fait un pas de géant dans la confiance de la couturière.
 
Celle-ci, d’après ses idées pratiques sur l’intimité forcée et les obligations réciproques qu’impose le voisinage, s’estimait très-franchement heureuse de ce qu’un voisin tel que Rodolphe venait succéder au commis voyageur, à Cabrion et à François Germain ; car elle commençait à trouver que l’autre chambre restait bien longtemps vacante, et elle craignait surtout de ne pas la voir occupée d’une manière convenable.
 
Rodolphe profitait de son invisibilité pour jeter un coup d’œil curieux dans ce logis, qu’il trouvait encore au-dessus des louanges que Mme Pipelet avait accordées à l’excessive propreté du modeste ménage de Rigolette.
 
Rien de plus gai, de mieux ordonné que cette pauvre chambrette.
 
Un papier gris à bouquets verts couvrait les murs ; le carreau mis en couleur, d’un beau rouge, luisait comme un miroir. Un poêle de faïence blanche était placé dans la cheminée, où l’on avait symétriquement rangé une petite provision de bois coupé si court, si menu, que sans hyperbole on pouvait comparer chaque morceau à une énorme allumette.
 
Sur la cheminée de pierre figurant du marbre gris, on voyait pour ornements deux pots à fleurs ordinaires, peints d’un beau vert émeraude, et dès le printemps toujours remplis de fleurs communes, mais odorantes ; un petit cartel de buis renfermant une montre d’argent tenait lieu de pendule ; d’un côté brillait un bougeoir de cuivre étincelant comme de l’or, garni d’un bout de bougie ; de l’autre côté brillait, non moins resplendissante, une de ces lampes formées d’un cylindre et d’un réflecteur de cuivre monté sur une tige d’acier et sur un pied de plomb. Une assez grande glace carrée, encadrée d’une bordure de bois noir, surmontait la cheminée.
 
Des rideaux en toile perse, grise et verte, bordés d’un galon de laine, coupés, ouvrés, garnis par Rigolette, et aussi posés par elle sur leurs légères tringles de fer noircies, drapaient les croisées et le lit, recouvert d’une courtepointe pareille ; deux cabinets à vitrage, peints en blanc, placés de chaque côté de l’alcôve, renfermaient sans doute les ustensiles de ménage, le fourneau portatif, la fontaine, les balais, etc., etc., car aucun de ces objets ne déparait l’aspect coquet de cette chambre.
 
Une commode d’un beau bois de noyer bien veiné, bien lustré, quatre chaises du même bois, une grande table à repasser et à travailler, recouverte d’une de ces couvertures de laine verte que l’on voit dans quelques chaumières de paysans, un fauteuil de paille avec son tabouret pareil, siège habituel de la couturière, tel était ce modeste mobilier.
 
Enfin, dans l’embrasure d’une des croisées, on voyait la cage de deux serins, fidèles commensaux de Rigolette.
 
Par une de ces idées industrieuses qui ne viennent qu’aux pauvres, cette cage était posée au milieu d’une grande caisse de bois d’un pied de profondeur ; placée sur une table, cette caisse, que Rigolette appelait le jardin de ses oiseaux, était remplie de terre recouverte de mousse pendant l’hiver, au printemps on y semait du gazon et de petites fleurs.
 
Rodolphe considérait ce réduit avec intérêt et curiosité, il comprenait parfaitement l’air de joyeuse humeur de cette jeune fille.
 
Il se figurait cette solitude égayée par le gazouillement des oiseaux et par le chant de Rigolette ; l’été elle travaillait sans doute auprès de sa fenêtre ouverte, à demi voilée par un verdoyant rideau de pois de senteur roses, de capucines orange, de volubilis bleus et blancs ; l’hiver elle veillait au coin de son petit poêle, à la clarté douce de sa lampe.
 
Puis chaque dimanche elle se distrayait de cette vie laborieuse par une franche et bonne journée de plaisirs partagés avec un voisin jeune, gai, insouciant, amoureux comme elle… (Rodolphe n’avait alors aucune raison de croire à la vertu de la grisette.)
 
Le lundi elle reprenait ses travaux en songeant aux plaisirs passés et aux plaisirs à venir. Rodolphe sentit alors la poésie de ces refrains vulgaires sur Lisette et sa chambrette, sur ces folles amours qui nichent gaiement dans quelques mansardes ; car cette poésie qui embellit tout, qui d’un taudis de pauvres gens fait un joyeux nid d’amoureux, c’est la riante, fraîche et verte jeunesse… et personne mieux que Rigolette ne pouvait représenter cette adorable divinité.
 
 
Rodolphe en était là de ses réflexions, lorsque, regardant machinalement la porte, il y aperçut un énorme verrou…
 
Un verrou qui n’eût pas déparé la porte d’une prison.
 
Ce verrou le fit réfléchir…
 
Il pouvait avoir deux significations, deux usages bien distincts :
 
Fermer la porte aux amoureux…
 
Fermer la porte sur les amoureux…
 
L’un de ces usages ruinait radicalement les assertions de Mme Pipelet.
 
L’autre les confirmait.
 
Rodolphe en était là de ses interprétations, lorsque Rigolette, tournant la tête, l’aperçut, et, sans changer d’attitude, lui dit :
 
– Tiens, voisin, vous étiez donc là ?